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Bulletin de l'AEFEK n°17


Novembre 2010

ISSN 1951-6584

Le lien de filiation au Cambodge (suite)


III. DES TRAUMATISMES CULTURELLEMENT INTÉGRÉS

En effet, le transfert de l'harmonie de la filiation dans le domaine des relations sociales, conduit à investir la première des tensions du second. Cela développe chez les Khmers des attitudes psychologiquement limites qui, pour certaines d'entre elles sont des névroses collectives, culturellement normalisées cependant, et pas forcément toutes dépréciées d'un point de vue moral.

1. La passion de l'inceste.

La première consiste à multiplier les liens de filiation dans le cadre d'un mariage dont on sait que l'idéologie initiale est déjà celle d'une relation frère aîné / sœur cadette, et dont, de surcroît, l'image idéale est celle du "couple prédestiné" réactualisant une relation existante dans une vie antérieure. Dans cette perspective, on ne saurait manquer de souligner ni la pratique du sororat, qui répète la règle de mariage et laisse planer un goût pour les sœurs consanguines et les belles-sœurs; ni la règle de mariage préférentiel avec la demi-sœur maternelle ou la cousine parallèle matrilatérale [fille d'une sœur de sa mère], souvent vécue comme un inceste.

Ces tendances à l'inceste se déplacent aisément par le biais des relations croisées ("neveu et tante", "nièce et oncle"), vers les relations fondatrices : si la relation "père/fille" (encore que la différence d'âge en ce domaine ne soit pas sans faire rire les Cambodgiens) est simplement rapportée dans quelques contes populaires et évoquée à voix basse à propos de familles notables, la relation "mère/fils" est, en revanche, l'objet d'une emphase sociale.

Les gaudrioles sur l'intérêt des relations entre un jeune homme et une femme plus âgée en sont la forme anodine. Ses aventures sont également rapportées sur le mode comique dans des contes populaires qui décrivent, par exemple, les amours nocturnes du jeune esclave ignorant avec la vieille grand-mère... Suivent de façon plus précise les plaisanteries sur les relations entre gendre et belle-mère veuve, qui, au-delà de vertueuses protestations, sont (au moins au niveau des fantasmes) présentées comme tentantes. Enfin, encore qu'il soit difficile de se prononcer sur l'exactitude du contenu charnel dans des domaines aussi privés, on notera une réelle familiarité de corps prolongée entre mère et fils, et la tendresse particulière de l'un à l'autre. Cette relation privilégiée trouve un prolongement singulier dans le juron cambodgien le plus courant : " cuy mai ", dont l'interprétation oscille entre "je baise ta mère" et un directement incestueux "tu baises avec ta mère".

2. Hantise et désir de la perte du lien de filiation

A cette surenchère s'opposent des hantises culturelles explicitées dans la littérature dont thèmes et structures narratives, redondantes au-delà de l'imaginable, développent une série réduite de situations familiales conflictuelles. Elles explorent avec une sensibilité morbide les aspects scandaleux ou contraignants de la filiation, découvrant une vie familiale d'où s'échappe une atmosphère contraire à l'impression initiale de solidarité et de chaleur animale.

L'un des grands leitmotiv de cette littérature est la menace de la rupture du lien de filiation avec tous les thèmes connexes de l'absence, de l'errance, de la fuite, de la retraite dans la forêt. Cette cassure connaît plusieurs variantes allant de la rupture biologique effective et totale qui est celle de l'Orphelin, à la rupture sociologique accidentelle ou provoquée de celui qui est simplement chassé de chez lui par un père abusé, une belle-mère méchante, etc. Le drame est évidemment le plus souvent mis en œuvre à l'occasion du récit de la vie tragique d'un enfant.
Derrière cette anxiété, s'esquisse également, au second degré, un désir erratique d'échapper à l'emprise des omniprésents réseaux de relations "familiales". Ces hantises traduisent une nostalgie mal dissimulée pour cette situation mythique où l'individu est, malgré les souffrances de la solitude, en réalité libre.

Le besoin refoulé de déchaînement est si profond qu'à défaut de pouvoir le concrétiser, les Cambodgiens l'expriment par deux types de violence: l'une rentrée et collectivement suicidaire dont leur patience résignée n'est que la forme en creux la plus édulcorée; l'autre, ouverte et agressive est une forme de folie furieuse analogue à l'amok des malais, où dans des crises cathartiques imprévisibles ils se mettent à détruire et tuer.
L'auto-génocide khmer-rouge participe des deux tendances.

3. Pratiques d'inversion et meurtres rituels

Outre ces ruptures différées présentées comme subies, accidentelles et désordonnées, se rencontrent des remises en cause conscientes et volontaires de la relation de filiation. La littérature populaire met ainsi en scène, avec la complicité jubilante du lecteur, une série étonnante de héros mystificateurs, menteurs, lâches et violents (volant leurs parents, ridiculisant leur père adoptif, battant grand-mère, beau-père, etc.), qui vont jusqu'au meurtre, singulièrement celui décidé pour rompre la filiation ou la détourner par la force. En voici des exemples, pris aux termes de la filiation.

D'abord le meurtre de l'ascendant aux multiples versions : celles de la mère par l'enfant, de la grand-mère par le petit-fils, ou du père de l'épouse par le gendre; thème favori s'il en est des mythes de fondation du Cambodge (dont celui de la dynastie actuelle); sa substance est la suivante: un jeune homme, orphelin ou sans lignée prestigieuse, tue le roi, épouse sa fille et devient roi.

Pour ce qui est du meurtre du descendant, on soulignera seulement la pratique, paraît-il répandue, du meurtre de l'enfant à naître par le père : celle du kūn krak "enfant fumé", car elle combine la volonté de supprimer le lien de filiation avec celle de l'accaparer. Cette technique peut s'analyser brièvement ainsi : elle consiste pour le mari à éventrer sa femme enceinte dans la Forêt (= domaine des "génies") afin de récupérer le fœtus. Le Père de ce fœtus fera pénétrer ce "génie" dont il est le maître dans le monde des hommes en le faisant cuire au sens propre, dans un rite parallèle à celui de l'accouchement. Après l'avoir momifié, le père pourra porter sur lui ce fils surnaturel qui l'avertira de tout. Ajoutons du côté féminin, la croyance en la mtāy toem "mère originelle" de la vie antérieure de l'enfant, à qui on attribue toute maladie grave de cet enfant; il s'agit là d'une belle figure archétypique du désir sous-jacent du meurtre de l'enfant par la mère. 
 

Conclusion

Image de l'ordre naturel, la filiation apparaît aux Khmers comme régulatrice de l'ordre culturel. Pour ce faire, ils codent linguistiquement ses relations pour assurer une continuité du biologique au familial, puis au social. Le modèle ainsi défini doit cependant également compter un élément dissociatif pour structurer groupes et stratégies sociales. On surcode donc la différence sexuelle fondatrice de la filiation pour avancer un double principe d'organisation de la société par filiation matrilinéaire et patrilinéaire. Le rétablissement de l'unité sociale s'effectue ultérieurement par un traitement cosmologique symbolique des éléments de la filiation.

Il s'agirait là d'un système remarquablement économique, si cette jonglerie n'entraînait pas de tensions. Elles se conjuguent pour donner lieu à des pratiques traumatiques qui tranchent dans le vif de la filiation de façon à rétablir des situations personnelles menacées. Enfin elles affrontent hiérarchie "politique" patrilinéaire et hiérarchie "sociale" matrilinéaire.
L'équilibre social nécessiterait une complémentarité des parties d'autant plus utopique qu'avec la modernisation de la société, sa complication et ses tensions internes ne sont pas en voie de diminution. Cela conduit à une analyse psycho-culturelle pessimiste.

Pour stabiliser l'ordre cambodgien, il faudrait cesser de rendre les corps sociaux tributaires de la filiation. C'est à ce besoin que certains tentent de répondre par le recours maladroit à d'autres idéologies (Islam, Socialisme, République...), et à de nouvelles institutions (Bureaucratie, écoles modernes,...). Il faudrait enfin lever les ambigüités de la filiation dans le cadre d'un Droit moderne réservant son application au seul cadre familial. Et s'il paraît nécessaire de préserver les équilibres psychologiques en maintenant le jeu rituel qui s'effectue autour de la filiation, il faudrait le cantonner à un rôle symbolique et ludique.

Signalons enfin que certains Sino-khmers [dans la mesure ou l'identification simplificatrice d'une telle catégorie peut avoir un sens] tendent à se reconnaître, au moins au niveau du langage, une filiation décomposée dans sa bilatéralité explicite: ils se fabriquent à cet effet des lexiques parentaux originaux en complétant le vocabulaire cambodgien à l'aide de vocables puisés à divers dialectes chinois. Ils peuvent alors identifier spécifiquement leurs ascendants (ainsi que leurs collatéraux) en distinguant bien entre les lignages paternels ou maternels.


Jacques NÉPOTE  (1943-2006) 
CNRS & Directeur de la revue PENINSULE

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