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Janvier 2008

ISSN 1951-6584

Un intellectuel cambodgien au service de la reconstruction culturelle du pays khmer (suite)


Muni de cette double approche, M. ANG Chouléan met bientôt à jour un pan fondamental de la société khmère, resté occulté par une recherche en retrait sur les faits du quotidien. L’espace social des Khmers est ainsi replacé dans sa perspective sacrée, laquelle n’est pas tant le fait de religions importées (brahmanisme puis bouddhisme) que d’un monde surnaturel proprement cambodgien. Les génies de la terre, les fantômes, les goules, et autres pratiques magiques (filtres d’amour, amulettes de protection, etc.) ne sont plus relégués au rang de croyances et de rites archaïques, mais, à l’inverse, deviennent le fondement d’une réflexion sur la permanence des formes du sacré dans le pays khmer. Celle-ci sera l’objet d’une thèse publiée en 1986, laquelle fait encore aujourd’hui autorité : Les êtres surnaturels dans la religion populaire khmère.

Tout en participant aux aventures culturelles de la diaspora cambodgienne de France, puisqu’il s’implique activement dans l’entreprise du CEDORECK [2] à travers la revue scientifique Seksa Khmer, M. ANG Chouléan poursuit sa réflexion anthropologique sur la place du sacré en pays khmer. Il l’aborde cette fois-ci du point de vue de la communauté des hommes, et particulièrement rurale : rites de passages, relations entre les croyances premières animistes et les composantes adventices du sacré, qu’elles soient brahmanistes ou bouddhistes, etc.

Interviennent bientôt les Accords de paix de Paris et la réouverture du Cambodge. Le retour au pays est un exercice difficile parce que les conditions à la fois personnelles, politiques, et économiques le sont. Le retour de compétences de la diaspora cambodgienne et leur intégration réussie dans le Cambodge de la reconstruction est un exercice suffisamment rare pour mériter d’être souligné lorsqu’il arrive.

Trois volets vont permettre à M. ANG Chouléan de faire profiter le Cambodge de ses compétences durant cette période charnière que fut la reconstruction du Cambodge. La recherche fondamentale est le premier. En contact direct et permanent avec le terrain, l’ethnologue est en mesure d’approfondir sa réflexion sur le sacré et ses différentes formes historiques. Enseignant à l’Université Royale des Beaux-Arts, il participe par ailleurs à cet exercice fondamental qu’est, pour les jeunes générations, la transmission d’un savoir universitaire aux normes internationales (francophone et anglophone) dans un khmer didactique. Enfin, il participe avec M. VANN Molyvann, au sein de l’APSARA, à cette entreprise herculéenne qui est d’imposer, dans un Cambodge plongé dans l'affairisme, une vision du patrimoine respectueuse de l’esprit des temples d’Angkor, légué par une tradition ancestrale en perdition.

M. ANG Chouléan anime aujourd’hui, avec l’universitaire Ashley THOMPSON, une  revue universitaire trilingue (khmer – français – anglais) destinée aux Etudes khmères, Udaya, et qui contribue à renouveler l’état du savoir sur la société cambodgienne. A cela s’ajoute une entreprise récente et remarquable en l’espèce d’un site internet créé et animé par sa jeune équipe constituée d’étudiants et de jeunes chercheurs issus de la faculté des beaux-arts : KhmeRenaissance. On y peut lire dans un très bon khmer – c’est malheureusement rare dans la littérature scientifique cambodgienne – des articles de toute première qualité sur la langue, l’histoire, la géographie, les croyances ou le folklore des Cambodgiens [3]. Il poursuit aussi, cela va sans dire, son enseignement, et il s’est à ce sujet récemment distingué par la publication d’un ouvrage de synthèse (en khmer) sur les rites de passage au Cambodge, qui fera désormais office de manuel [4].

Pour parachever ce portrait rapide, il est possible de tirer du parcours de M. ANG Chouléan deux enseignements, au-delà de son caractère éminemment personnel. Le premier est d’ordre cognitif quand le second est d’ordre, si l’on peut dire, politique, mais au sens noble du terme.

Les recherches de M. ANG Chouléan invitent à lire le Cambodge non plus sous le prisme déformant de superstructures religieuses ou politiques importées de plus ou moins longue date (brahmanisme puis bouddhismes du monde indien, démocratisation du monde occidental) mais bien plutôt sous le signe de ses permanences de très longue durée que représentent précisément le monde surnaturel des Khmers. Ce ‘point de vue de la rizière’ joue encore à l’heure actuelle un rôle primordial dans les faits politiques aussi bien que sociaux. Il est impératif de prendre en compte cet élément culturel si l’on souhaite comprendre la société cambodgienne.

Enfin, le parcours de M. ANG Chouléan illustre la nécessité actuelle d’adapter un savoir massivement occidental en des termes compréhensibles par les nouvelles générations étudiantes de Phnom Penh. Il est un fait que la connaissance scientifique du Cambodge et des pays voisins est archivée en un français compliqué ou un anglais universitaire. Permettre aux générations de demain de les comprendre grâce à des figures de passage comme M. ANG Chouléan est une action qu’il faut encourager pour la reconstruction culturelle du Cambodge.


Bibliographie de Pr. Ang Choulean...

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(2) Le Centre de Documentation et de. Recherche sur la Civilisation Khmère a été créé en 1977 à Paris par M. NOUTH Narang. Est publiée en 1980 la revue Seksa Khmer. Parmi les rédacteurs, on comptait entre autres M. ANG Chouléan, M. Jacques NEPOTE et Mme POU Saveros.
(3 ) http://www.khmerenaissance.info/
(4 ) Ang Chouléan, Preap Chan Mara, Sun Chandeb, Le cours de la vie individuelle des Khmers vu à travers les rites de passage (en khmer), Hanuman Tourism, Phnom-Penh 2007, 101 p. 





Trois exemples d'articles extraits du site KhmeRenaissance











ZOOM SUR UNE KHMERISANTE (suite)


Eveline PORÉE-MASPERO
(1906-1991)     

Recherche et problématique : de l’étude du local vers sa grande thèse sur la « civilisation Man ».

Si l’on aborde maintenant sa problématique de recherche, aussi dense que foisonnante, il serait ardu de vouloir la résumer en quelques lignes. Essayons seulement ici de retenir l’essentiel. Appuyé par un solide appareil critique et une vaste érudition,  son regard d’ethnologue pour décrire les différents pans des pratiques socio-culturelles de l’univers agraire khmer – qui, rappelons le, ne se départit pas de son pendant supra-humain (« Divinités de la nature et génies fonciers », « Nouvel an : description des rites », « L’obtention de la pluie », « Les fêtes de mākh »… ) -, sa capacité à utiliser les techniques structuralistes pour agencer la somme des contes et légendes relevée (cf. Appendice I « Déluge et ancêtre animal », Appendice II « Thème d’ultimogéniture », Appendice III « Dualisme matrilinéaire au Cambodge » dans Etudes sur les rites agraires, t.3, 1969), tous ces éléments mis bout à bout lui  permettent d’engager un saut qualitatif dans la réflexion qui déborde au-delà du simple aire géo-culturelle khmère et qui remonte vers un passé lointain pré-indianisé. Ce qui a amené Charles Archaimbault - dans son ouvrage sur « La course de pirogue au Laos : un complexe culturel » (1972) – à écrire qu’elle est de "l'école de Przyluski". Bien que cette affirmation soit erronée, il n’empêche que des points forts de concordance existent bel et bien entre la démarche heuristique de l’ethnologue française et du maître-orientaliste d’origine polonaise qui pensait à l’échelle eurasiatique. En ce qui concerne Eveline Porée-Maspero, l’étude du local va entraîner une vaste problématique épistémologique sur notre connaissance des premières sociétés indochinoises ; une problématique formulée ainsi : « Après tant de siècles écoulés, le Cambodgien grâce à ses rites, à ses légendes, a gardé vivant le souvenir d’une civilisation qui fleurissait avant l’hindouisation du Fou-nan » [4] ; et que l’on pourrait tenter d’expliciter en trois étapes :
 
1. Elle note que les rites agraires cambodgiens sont bien plus des actes d'intercession auprès des « forces de la nature »  que des gestes ou des postures religieuses et que ces pratiques, pour la plupart, sont étrangères à l’Inde et à sa civilisation.
 
2. D’autre part, en regroupant les traits décelés à travers les rites cambodgiens et communs à des populations apparentées, Eveline Porée-Maspero obtient un ensemble qu’elle appelle d’un nom chinois « civilisation Man » et dont les traits essentiels sont présentés dans un  schéma présent dans la conclusion de son ouvrage sur les rites agraires (t.III, p. 704 : voir fig.1). Il en ressort un jeu d’équivalence dû à la répartition entre les terres hautes et les terres basses, celles-là sous le signe du feu et du soleil, des oiseaux, celles-ci sous le signe de l’eau et de la lune, des dragons ; cette dichotomie se retrouvant dans les familles, lunaires ou solaires, dans les jeux, cerfs-volants ou joutes nautiques. Ces oppositions binaires se résolvent dans les unions matrimoniales et dans les légendes dont les thèmes discernables à travers les contes des divers peuples étudiés permettent de déceler des parentés insoupçonnées sous les revêtements linguistiques postérieurs.



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Fig.1 Les caractéristiques de la "civilisation Man"

3. Elle localise  dans le bassin du fleuve bleu (Yang-Tseu-Kiang) le foyer de cette civilisation qui se serait développé environ 500 ans avant notre ère et qui aurait conquis l’Indochine. Les jalons de cette expansion seraient : Dông-song , où elle semble s’épanouir du IV° av. JC au I° ap. JC, le bassin méridional du Mékong au III°s ap. JC.

On notera l’accueil plus que réservé fait à ce type de discours à la fin des années 50 et tout le long des années 60 par le milieu  de la recherche sud-est asiatique, et pour qui les sociétés étudiées sont historiquement et culturellement formatées à l’aune du phénomène de l’indianisation (le cas vietnamien passant quant à lui par les canons civilisationnels classiques chinois). Pour autant, Eveline Porée-Maspero comme quelques autres [5], a contribué à alerter sur les mirages d’une « Inde transgangétique » ou du concept de « Further india ». La démarche n’est pas tant de réfuter les marques de « l’indianité » dans les multiples représentations culturelles, religieuses ou linguistiques des royautés locales mais de souligner leur assise décroissante depuis les superstructures politiques (système du mandala, symbolique palatiale, langue de la cour) ou religieux (brahmanisme angkorien, bouddhisme d’Etat) jusque vers les strates inférieures de la collectivité; la grammaire de l’indianisation faisant alors une place plus large à la grammaire des cultures locales.

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(4) Eveline Porée-Maspéro,  Etudes sur les rites agraires des Cambodgiens, Paris-La Haye, Mouton & Co, T.3 : 819.
(5) On pense à Bernard-Philippe Groslier, à Jacques Népote.

A la disposition des internautes :

Bibliographie de Mme Eveline Porée-Maspéro
 (AEFEK)

Un site internet propose à la lecture : Cérémonies des douze mois, Phnom-Penh, Institut Bouddhique (Sous la direction d'Eveline Poréé-Maspero).

L'AEFEK propose  la rubrique "Mariage" extraite de l'ouvrage  Cérémonies privées des Cambodgiens (Sous la direction d'Eveline Poréé-Maspero) : 

Cérémonie du mariage
Taille : 6817 ko
 

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