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Janvier 2007

ISSN 1951-6584

Image symbolique de l’océan dans la société cambodgienne (suite)



Il s’agit bien là d’un rite de passage, de rupture avec l’état animal. Ce rite n’est d’ailleurs pas exclusivement khmer, il est commun à bon nombre de peuples d’Asie du Sud-Est, mais au Cambodge, l’origine de ce rituel est une légende indiquant qu’un roi avait une épouse nâgî dont il ignorait la nature, mais qui un jour révéla sa véritable identité en pondant un œuf [6].

Ce que signifient la légende et le rituel qui lui succède, c’est qu’étant donnés leur origine et leur rapport avec le peuple nâga les Khmers doivent dorénavant s’assurer humains, pleinement humains, rejeter le monde aquatique. C’est un moyen de subsister, d’éviter l’engloutissement du royaume sous les eaux et le retour de l’homme khmer à l’état de nâga. Or de nombreuses histoires et légendes, des romans anciens, des contes, mettent en scène des reines pondant subitement un œuf aussitôt rejeté par le roi, des histoires d’êtres mi-humains mi-poissons comme Khyang Sangkh, personnage revêtu d’une conque marine [7].

On trouve aussi des histoires de régression comme celle de cette jeune fille mariée de force à un serpent. Avalée par son « époux », elle est sauvée de justesse par les villageois, mais avilie par son sort et déshonorée, elle se jette à l’eau et se transforme aussitôt en animal « phsot », une sorte de lamantin, animal familier du grand lac [8].  
L’homme khmer n’est jamais très éloigné de l’élément liquide d’où il est sorti.
 

L’au-delà de la mer

Enfin, il y a un nombre important d’histoires qui sont des histoires d’évasion, qui décrivent l’océan comme l’endroit même où surgit le fantastique, une limite au-delà de laquelle se poursuivent les rêves. La mer est alors perçue comme une frontière. 
 
1.    Frontière horizontale :

Parfois bien réelle la surface de la mer, menace les héros, sépare les couples. Des tempêtes les jettent sur des rivages étrangers. Mais là-bas, au-delà de l’horizon maritime ou à mi-chemin dans les îles, des destinées se jouent, des accélérations du destin se manifestent qui transgressent le quotidien, transforment les pauvres en riches, les plus humbles en princes, puis en rois.
Les héros des contes rencontrent des êtres fantastiques qui leur donnent des objets qui facilitent le quotidien, des gemmes qui permettent de marcher sur l’océan ou de le franchir en volant.
Ce n’est certainement pas un hasard si le mot khmer « kaev » qui veut dire « pierre précieuse » est aussi un appellatif affectueux que l’on trouve dan bon nombre de prénoms et aussi dans des noms de lieux comme la province de Takeo ou le temple angkorien du même nom.
 

Fig. 2 – L' Océan, ouverture vers le monde suprahumain. Représentation picturale d'une épisode du Mahajanaka Jataka (pagode de Kompong Tralach) : la déesse de la mer Manimekhala touchée par le courage et l'énergie du jeune prince Mahajanaka décide de le sauver du naufrage. [Jacqueline & Guy Nafilyan : Peinture murales des monastères bouddhiques au Cambodge. Paris, Maisonneuve & Larose - Editions Unesco, 1997 : 27]
 



2.    Plongée verticale :

Et puis soudain, la surface hostile de la mer s’ouvre. Les héros tels Preah Chinavong, khyang sangkh, tombent au fond de la mer, sont recueillis par des rois nâga, épousent leurs filles, vivent là une vie parallèle, sont rejetés parce que d’essence humaine, reviennent, repartent, mènent plusieurs vies à la fois.
Les Khmers aiment beaucoup ces histoires qu’ils représentent dans les fresques qui ornent les murs des pagodes. C’est le cas de l’histoire de Preah Chinavong par exemple dont l’histoire peinte ornait les murs du Vat Kieng Svay Krau [9].
 
Les Khmers vivent ainsi par procuration des vies de rêve. L’au-delà de la mer est le lieu de la permissivité, du fantastique, l’endroit des transgressions, là où se réalisent tous les fantasmes pour n’en rendre le réel que plus supportable. Beaucoup de ces histoires sont mises en scène par le théâtre d’ombre, elles sont énormément appréciées, parce que distrayantes.

 
Conclusion

En parlant de la mer, on retiendra donc l’idée de précarité. Cette précarité vient de ce que le Cambodge est dans les légendes le résultat d’un contrat mythique, naît de l’union d’un roi et d’une reine nâgî dont la dot est la terre du Cambodge, territoire fragile exhaussé de l’eau, constamment menacé d’effondrement, d’immersion.

L’océan, c’est au départ le domaine du crocodile, celui qui d’un battement de queue façonne la terre, c’est Athon dont le corps sacrifié « ancre » le territoire du Cambodge, c’est aussi, mais plus tard, dans ses profondeurs, le royaume des nâga. Le premier en filigrane, les seconds officiellement, s’affirment les ancêtres du peuple khmer.
Les hommes doivent donc sortir de l’océan, se démarquer de l’ancêtre animal. Un rituel détermine pour chaque individu l’instant de la sortie de l’eau, le moment de l’humanisation, précise qu’il y a un temps pour le rêve, pour la fantasmagorie, mais qu’à la sortie de l’enfance vient le temps de la vie sociale, des responsabilités. La cérémonie du laquage des dents à la fin de l’adolescence, fait perdre l’« odeur de poisson », « casse » les crocs, élimine le venin.

Les romans, les contes et les légendes se chargent d’organiser une respiration, un appel d’air. Quand il s’agit de l’océan, c’est de transformations qu’il s’agit, d’unions avec les nâgî, de vols au-dessus des eaux, de marches accélérées sur les flots. Les destinées s’émancipent, les barrières sociales s’écroulent et les serviteurs deviennent rois, comme dans une vie rêvée. Ceci explique le succès des représentations du théâtre d’ombres, et des conteurs, l’intérêt pour les peintures des monastères, qui décrivent cet espace de rêve. L’océan est une limite pour la transgression, une limite pour échapper au destin.
  


Jacques DOLIAS 

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(6) Eveline Porée-Maspero, « Nouvelle Etude sur la nâgî Somâ », Journal Asiatique, tome CCXXXVIII, Paris 1950, fasc. n°2, Récit Cb.
(7) Khing Hoc Dy, Contribution à l’histoire de la littérature khmère, Paris, L'Harmattan, 1990, volume 1, pp. 156-158.
(8) Prajum, op. cit, volume IV, n° 2, p.12 (Histoire de naissance de l’animal Phsot) / Solange Thierry, Le Cambodge des contes, Paris, L'Harmattan, 1985, pp. 143-148.
(9)Michel Jacq-Hergoualc’h, « Le roman source d’inspiration de la peinture khmère à la fin du XIXè siècle et au début du XXè siècle. L'histoire de Preah Chinavong et son illustratiion dans " sâlâ" de Vat Kieng Svay Krau », Paris, Publication EFEO, 2 tomes, 1982 : 168p & 147p.

Bibliographie complémentaire
 
Ang Chouléan, Les êtres surnaturels dans la religion populaire khmère, Paris, Cedoreck, 1986, 349p.

Forest Alain, Le culte des génies protecteurs au Cambodge. Analyse et traduction d’un corpus de textes sur les neak ta, Paris, L’Harmattan, 1992, 254p.

Porée-Maspero Eveline, Etude sur les rites agraires des Cambodgiens, Paris-La Haye, Editions  Mouton & Cie,  3 tomes, 1962 (pp. 1-282), 1964 (pp. 291-569), 1969 (pp. 579-983).

Przyluski Jean, « La princesse à l’odeur de poisson et la nâgî dans les traditions de l’Asie orientale », Etudes Asiatiques, publiées à l’occasion du 25ème anniversaire de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, Paris, Juillet 1923, pp. 265-284.

Thierry Solange : Les Khmers, Paris,  Collection « Le temps qui court », n°33, Editions du Seuil, 1964,  190p. (Réédition Kailash, Paris, 1996).


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