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Bulletin de l'AEFEK n°8


Septembre 2005

ISSN 1951-6584

L’écriture de l’histoire du Cambodge moyen


       
          entre techniques occidentales :

 
« Le problème n’est pas uniquement d’essayer de comprendre ces textes, mais de comprendre comment les contemporains les assimilaient ou ne les assimilaient pas, de cerner ce qui est ‘possible ‘ et ‘impossible’ dans la compréhension. Intervient donc la mise en valeur d’un péril linguistique qui doit être sans cesse contre-carré : celui de la lecture et de la recomposition du passé à travers des mots qui ont certes leur sens dans le présent de l’historien, mais qui, jadis et dans le discours même que livrent les textes du passé dans toute leur diversité, étaient nimbés d’autres connotations, d’autres sentiments, d’autres représentations. » Denis Crouzet, in Postface à Le problème de l’incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais, Lucien Febvre, Albin Michel, Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité, 2003, p.479-517, p. 482-483.
 
          et doctrines orientales :
 
« Au lieu de s’attarder au sens que l’on prête au symbole ou au mythe dans l’absolu, c’est-à-dire, en fait, selon nos préjugés, on se demandera s’il n’y a pas une technique du mythe, une technique de l’emploi des mythes. C’est la récurrence méthodique évoquée à l’instant : de l’expression à l’intention, de l’intention à l’institution. Dans cette perspective-là, le symbole et le mythe, qui sont partout, apparaissent cependant moins comme un principe ultime, même en se présentant comme tels, que comme un langage. L’analyse fonctionnelle du symbolisme en révèle l’emploi : c’est une sémantique », Paul Mus, in Civilisations de l’Extrême-Orient, [résumé des cours du collège de France], in Annuaire du Collège de France, 56e année, Paris, Imprimerie Nationale, p. 273.

Ecrire l’histoire du Cambodge moyen – soit environ 400 ans du milieu du XVe siècle au milieu du XIXe siècle -, pose un problème fondamental qui est celui des sources. Ce problème est double. D’un point de vue qualitatif, il n’existe pas de source sur les objets de cristallisation traditionnels de l’écriture de l’histoire que sont les hommes, la ville ou la politique. On ne dispose en effet que de sources émanant de ou se rapportant à la royauté, c’est-à-dire un espace social à l’intersection des trois thèmes évoqués. Ce sont donc des sources complexes à étudier, qui nécessitent des lectures à plusieurs degrés, parce qu’elles sont le produit d’une idéologie royale encore obscure à nos yeux. D’un point de vue quantitatif, il ne reste à peu près rien [1]. A l’inverse des sociétés européennes, ou de la société chinoise, nous sommes donc en présence d’une société historique qui repose peu sur l’écrit. Se pose alors un problème théorique : comment écrire l’histoire d’un pays qui ne semble pas avoir laissé de traces écrites de son passé, ou infiniment peu ? Autrement dit, comment faire l’histoire d’une société dans un contexte documentaire a priori non historique ? On ne peut tenter de répondre à cette question sans s’interroger, au préalable, sur le pourquoi de cette situation.


I. AUX SOURCES DU PROBLEME DOCUMENTAIRE

 1.
Un passé détruit. Un premier diagnostic, apporté par l’historiographie traditionnelle, a été de mettre en exergue le fait que le pays khmer fut constamment ravagé par des invasions étrangères et des guerres civiles, détruisant régulièrement les archives et les sites archéologiques. On aura reconnu la thèse du fameux ‘déclin’ post-angkorien. Cependant, cette lecture est limitée en ce qu’elle n’explique pas la pérennité d’une entité cambodgienne jusqu’à nos jours. Voici une société sans Etat, sans archives, donc manifestement sans rapport à l’histoire et à la préservation du passé, alors même que s’est opérée une transmission culturelle telle que les Khmers vivent encore aujourd’hui au sein d’une entité socio-politique identifiée comme telle. A l’inverse, le Champa donne l’exemple d’un royaume indianisé fonctionnant grosso modo sur le modèle du royaume khmer, qui a aujourd’hui disparu de la cartographie politique, avalé par l’entité Vietnam.  Se pose donc un véritable problème historique puisqu’on a une société qui paraît dire qu’elle n’a pas d’histoire, alors que manifestement elle en a une, laquelle est pleinement démontrée par sa propre continuité historique.
 
2.  Une achronie culturelle. C’est donc qu’il existe, derrière et au-delà des accidents politiques évoqués (invasions, guerres civiles), des raisons culturelles à cette situation, dont il faut supposer qu’elles sont de l’ordre du choix conscient, assumé par la société de l’époque moyenne, et en particulier par les élites politiques qui sont aux commandes du pays khmer. Il faut postuler que la transmission culturelle s’est opérée sciemment dans un ailleurs anthropologique qui a joué le rôle des archives, lesquelles n’ont pas été tenues, par inclination. Or il est un fait que si l’on aborde les affaires cambodgiennes à partir des traditions intellectuelles occidentales spécialisées dans l’appréhension du temps, le rapport indigène à ce dernier pose immédiatement problème : la perception temporelle se situe quelque part entre un passé flou, qui amalgame indifféremment décennies et millénaires (pūran), et d’autre part un avenir vague, lequel ne conçoit rien au delà d’un lendemain indéfini (sqaek). Au point qu’il semble n’exister ni gradient ni profondeur temporels et ce que l’on s’adresse aussi bien au temps de la famille (le temps généalogique [2]) qu’au temps de la société (le temps de la chronologie politique).

3. De l’atrophie temporelle au tropisme spatial. La conséquence est qu’il n’existe pas de perception de la durée. L’absence de traces écrites et monumentales se révèle alors être un trait d’amnésie structurel de la société khmère moyenne, lié au fonctionnement même des modalités essentielles de la vie sociale que sont l’urbanité et le politique : une absence de durée qui s’exprimerait y compris jusque dans la mémoire de la durée.

Le problème serait double :
a)- la mémoire ne pourrait enregistrer les modalités précises d’une durée chancelante
b)- puisqu’elle ne se définit pas par la perception de la durée. Or, si la recension du temps n’a pas été retenue comme pertinente, tout en permettant une durée historique, c’est donc que la temporalité des événements s’est inscrite dans et fut transmise par une autre dimension sociétale qu’est l’espace. Ceci correspond à une caractéristique fondamentale de la société khmère qui est une société spatialement orientée [3]. Celle-ci se définit en effet par son inscription dans l’espace sous la forme d’un agglomérat de terroirs segmentés, jaloux de leur autonomie spatiale (sruk).


II. LES PRINCIPES D’ENCODAGE DES SOURCES

4. Une pensée mythique. Dans ce cadre, le contrat villageois d’une durée sociale est réalisé par une gestion spatiale du temporel : le temps mythique du fondateur du village est reconnu et incarné par le culte du génie protecteur de l’espace de référence. Cependant, ce contrat spatial d’une durée locale reste limité. La gestion harmonieuse et durable d’un espace étendu est alors accomplie par l’appareil politique (la Couronne) au moyen d’une intégration à plus grande échelle du Temps dans l’Espace : c’est le contrat que scelle le mythe de fondation du royaume, renvoyant aux temps des premiers souverains sous la forme d’un culte royal, qui légitime en droit l’exercice du pouvoir à l’échelle du pays. L’indianisation avait fourni à la royauté un mythe de fondation puissant, débouchant sur un contrat politique et urbain durable (Angkor), mais qui reste un hapax. La période moyenne serait retombée dans des logiques de moindre échelle, en choisissant le bouddhisme comme armature religieuse, pour sceller un contrat historique précaire, lequel aurait cherché à transmuer les tendances segmentaires de la société khmère sous un jour positif et assumé.
 
5. La circulation de la durée. La précarité temporelle du contrat idéologique bouddhiste [4] expliquerait alors les modalités d’expression de l’Urbain et du Politique durant la période moyenne. L’exercice du pouvoir et sa mémoire seraient perpétués via une négation de la durée inscrite dans l’espace, puisque la durée des événements urbains (villes), politiques (stabilité dynastique) et mémoriels (archivage) serait passée par leur circulation ‘galactique’. Les villes ne pouvaient durer qu’en étant déplacées (capitales itinérantes [5]), les projets politiques qu’en alternant la participation des segments spatiaux du royaume (factionnalisme et stasis à base territoriale) et la mémoire des hommes se transmettre qu’à travers des mémoires d’espaces segmentés (toponymie, mythes de fondation locaux) ou inversement de projets régaliens de gestion globale des espaces (Codes juridiques, mythes de fondation du royaume, miroirs de princes etc.). Ecrire l’histoire de cette période reviendrait donc à faire l’archéologie (massivement immatérielle) des mémoires d’espaces et des projets de gestion de ces espaces, dont certaines traces matérielles subsistent cependant. Ces résidus (ex. des manuscrits juridiques du XVIIe) auraient été transmis non comme l’expression d’une durée chronologique dans le cadre d’un rapport à la durée sociale, mais en tant que lieu de mémoire d’un projet régalien de gestion du pays khmer.
 
6. La texture du temps. En décryptant ce projet spatial on pourrait in fine parvenir à comprendre ces résidus matériels, et avancer dans le questionnement historien. Ecrire l’histoire de la société khmère moyenne nécessite au préalable une réflexion sur les conditions de son écriture, qui doit faire appel à d’autres matériaux que l’archive datée, outil traditionnel de l’historien. Cependant, si les ressources documentaires doivent se faire multiples (légendes, mythes, lecture des sites, toponymie) c’est certes en raison du caractère lacunaire des sources écrites, ou encore de celui, tout aussi lacunaire, des sources archéologiques – un auxiliaire classique de la discipline historique -, mais plus encore en vertu d’une inscription bien particulière de la matière historique à l’intérieur de supports qui ne se revendiquent jamais comme tels. En d’autres termes, ce qui nous paraît ne pas relever d’une matière historique est précisément le signe que cette matière historique outrepasse les frontières que nous lui assignons traditionnellement en Occident. La « texture de l’histoire » [6] serait comme diffuse, impalpable, et ne pourrait être exploitée qu’au moyen d’une introspection dans l’imaginaire surcodifié de ses concepteurs.


III. DECODER LES SOURCES


7. Derrière l’uchronie des chroniques. Loin de nos récits de cour dans lesquels tel observateur affiche ouvertement le but historien de son écriture (Aggrippa d’Aubigné, etc.), l’exemple dix-huitiémiste des chroniques royales montre qu’il y a dissimulation volontaire de participer d’une œuvre qui relaterait des faits précis et immédiatement identifiables. La dissimulation est d’abord celle de l’auteur qui se cache souvent derrière un statut de scribe ou celui d’un précédent auteur, lequel se confond avec une improbable tradition dont personne ne dira jamais qu’il l’accommode sciemment aux impératifs de son temps. La dissimulation est ensuite celle de l’intention partisane du texte ainsi produit dans le concert des luttes factieuses qui divisent la maison royale. Il y a encore dissimulation jusque dans les moyens de cette lutte partisane, par la mise en place de tout un jeu d’ambiguïtés et de correspondances entre des valeurs et des mots, des ambiguïtés destinées à masquer les sujets comme les intrigues du discours. Non seulement le déplacement de sens est toujours possible, mais il est bien souvent la règle dans un contexte culturel ou l’allusion entretenant le tabou des mots exacts constitue l’index d’une civilisation des mœurs millénaire. 
 
8. Des glissements sémantiques aux tabous curiaux. L’histoire de la langue khmère est ainsi pénétrée de multiples glissements sémantiques – un cas unique parce qu’extrêmement poussé dans le concert des langues môn-khmères -, et il faut sans doute voir dans ce phénomène la trace voire la rémanence de cultes totémiques interdisant que ne soient prononcés certains termes à vocation rituelle (oiseau : slāp pour cīem , fleuve : danle pour kron, yeux : bhnek pour māt', etc.) [7]. Ainsi, pour en revenir aux Chroniques, le nom d’un roi dont est narré la geste peut être tout à la fois la représentation mémorielle de ce dernier comme l’image d’un autre roi dont on souhaite évoquer le règne. La manière dont les chroniqueurs le veulent voir inscrit dans l’histoire peut encore ressortir d’un récit présenté comme appartenant à une tierce époque alors même qu’il date de son règne. Ces déplacements temporels montrent qu’il n’y aurait pas tant manque d’historicité que surabondance et télescopage de matière historiable. Comment décrypter, au regard des raisons sociales avancées comme étant à l’origine du tropisme spatial qui conditionne la perception du temps, cette manière d’écrire, à bien des égards déroutante pour la discipline historienne ?

9. Penser le monde en petit. Les systèmes d’intellections asiens, les recherches d’un Mus ou d’un Huard l’ont abondamment montré, fonctionnent sur la base d’un ensemble de correspondances spatiales destinées à signifier le tout par sa partie. Tous les êtres, vivant ou non, et les sentiments qu’ils inspirent ou expriment sont encodés suivant cette pensée microcosmique (hommes, animaux, nombres, orients, etc.) qui est un langage en soi. Dès lors, le locuteur et le rédacteur doivent détourner le sens des informations pour ne pas qu’elles soient prises dans l’engrenage de cet encodage symbolique, et qu’une simple parole agisse, par le sur-sens qu’elle véhicule, sur la représentation globale que les hommes se font de l’univers. Il doit être simplement suggéré que l’information pertinente est « tigre », mais on ne peut le dire ex abrupto, de peur de s’attirer les foudres du dangereux animal. Dire ou écrire, c’est agir ipso facto dans la sphère de l’invocation des dieux, dans l’objectif de réaliser ce dire et cet écrire. Inversement, le langage, pour ne pas déclencher d’épiphanie, doit être neutralisé de son potentiel microcosmique au moyen d’un surcodage. Il faut alors détourner l’attention des esprits en déplaçant le sens premier des mots, en leur attribuant des doublures, ou encore en noyant la portée du sens à transmettre dans un maelström de signification annexes.


            Eléments conclusifs

« Acquérir les images acoustiques sans s’approprier les concepts, dont elles sont le véhicule, serait se condamner à ne point comprendre le peuple dont on étudie la langue » Pierre HUARD, « Les chemins du raisonnement et de la logique en Extrême-Orient » in Bulletin de la Société des Etudes Indochinoises, tome XXIV, 1949, p. 9.

Le moindre des paradoxes qui préside à la compréhension des sources écrites est qu’il faut in fine avoir recours à l’oralité pour les comprendre. Cela est vrai des textes versifiés, abondants durant la période moyenne, mais encore des textes en prose, dans lesquels les jeux sur les mots, porteurs de doubles sens, ne se laissent percevoir que par les allitérations ou les consonances résonnant d’une lecture à haute voix, celle, d’ailleurs, qui est de rigueur dans les ateliers de copistes. Au-delà des sons animant les mots, c’est encore la mise en scène de textes destinés à être animés par des acteurs dans le cadre de représentation que nous appelons théâtrales par facilité mais qu’on pourrait tout aussi bien qualifier de rituelles. De même que les monuments, les manuscrits renfermant les textes sont, d’après le mot de Mus, des « mésocosmes » destinés à construire, entretenir ou rétablir l’harmonie entre monde humain et monde supra humain. C’est en appliquant cette grammaire mise à jour par le premier sociologue de la pensée asienne que l’on pourra mieux traduire et comprendre les textes anciens.
 

Grégory MIKAELIAN

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(1). Peut-être 1000 pages, au mieux, pour une période historique de l’ordre d’un demi-millénaire Si l’on se prend au jeu de quantifier la totalité des manuscrits existants dans les bibliothèques (en France, au Cambodge, et en Thaïlande essentiellement), on doit parvenir péniblement à quelques 3000 unités. Certaines peuvent totaliser plusieurs centaines de pages, mais d’autres seulement quelques dizaines.  En outre, ces 3000 unités, une fois retranchées les nombreuses copies d’un même texte (c’est le cas en particulier des textes bouddhiques) ne regroupent en réalité qu’un petit millier de textes différents.  Dont certains, qui plus est, ne sont pas complets. En comparant ce chiffre avec le volume des sources disponibles pour appréhender l’histoire de la France moderne, on prend immédiatement la mesure du problème.
(2). La règle est en effet la teknonymie, cf. Népote, Jacques, Parenté et organisation sociale dans le Cambodge moderne et contemporain. Quelques aspects et quelques applications du modèle les régissant, Genève, Olizane / CNRS, 1992, 255 p.
(3). Quand nous disons « bonjour » en français, qui est une référence au temps, les Khmers disent volontiers « où allez-vous », une référence spatiale. Quand nous disposons d’une infinité de variations sur le temps (passé simple, imparfait, futur proche, passé antérieur, etc.) les Khmers n’ont que des marqueurs d’aspect (action achevée ou non). Il existe en revanche une infinité de nuances pour désigner la position et le mouvement des locuteurs dans les espaces, qu’ils soient sociaux ou naturels. Voir à ce sujet les intéressantes recherches en cours de Deth Thach, sur les déictiques, cf. Thach, Deth, « Les morphèmes Na /na:/ et GI /?ei/ en khmer: étude syntaxique et sémantique », in Udaya n°3. Ces particularités sont prégnantes au point qu’on les retrouve dans les versions indochinoises des textes pālis, et qu’elles sont un moyen de reconnaître ces dernières, comme le notait Terral : « un grand nombre d’irrégularités portant sur les verbes procèdent du fait que les auteurs indochinois pensent dans une langue à aspect verbal et écrivent dans une langue à temps. Aussi opèrent-ils spontanément une transposition des temps en valeur d’aspect. Ils se transportent par l’imagination au moment de la durée où s’inscrit l’événement qu’ils rapportent, et, selon qu’à ce moment là ils considèrent l’action comme accomplie, éventuelle ou en train de s’accomplir, le verbe pāli est mis au passé, au futur ou au présent. D’où un mélange des temps déconcertant, les catégories du passé et de l’accompli, du présent et de l’action en cours de réalisation, du futur et de l’éventuel ne coïncidant pas forcément », cf. Terral, G., « Samuddaghosa Jātaka, conte pāli tiré du Paññāsajātaka » in BEFEO, tome XLVIII, I, 1956, p. 328. Sur le rapport privilégié au temps dans les langues indo-européennes, on pourra se reporter aux recherches du linguiste Gustave Guillaume.
(4). Le choix de passer de la pierre (épigraphie, temples en dur) au végétal (manuscrits sur feuilles de lataniers, monastères en bois) accompagne le passage du brahmanisme au bouddhisme et conséquemment le passage d'une idéologie du faste cultuel sensé marquer le monde terrestre de sa permanence à une idéologie de l'ascétisme des formes religieuses exprimant à l'inverse l'impermanence des formes mondaines.
(5) « Le roy de Camboia est tributaire de celuy de Siam et a coutume de changer de lieu de de Sa Cour lorsqu’il prend possession du Royaume, par une vaine superstition de ne pas résider où son prédecesseur est mort ; ce qui luy est facile de faire, puisque sa Capitale qui est pire que toutes les autres Villes, n’est composée que de cabannes mal bâties, couvertes de nattes ou tout au plus de planches », le voyageur italien Jean-François GEMELLI-CARERI, dans les années 1693-1699, cité par Brébion, Antoine, Bibliographie des voyages dans l’Indochine française du IXème au XIXème siècle, Saigon, Imprimerie F.-H. Schneider, 1910, p. 116.
(6). Cf. Rao, Narayana Velcheru ; Shulman, David ; Subrahmanyam, Sanjay, Textures du temps. Ecrire l’histoire en Inde, 2004.
(7). Voir, à ce sujet, les recherches en linguistique diachronique môn-khmère menées par Gérard Diffloth. Sur la question des tabous dans la langue, en particulier des tabous animaliers, on consultera avec profit la contribution structurale d’Edumnd Leach : « Aspects anthropologiques de la langue. Injures et catégories d’animaux » in L’unité de l’homme et autres essais, Editions Gallimard, nrf, Bibliothèque des Sciences Humaines, 1980, p. 263-297.



A SIGNALER
 


- de Bernon, Olivier, Kun Sopheap, Leng Kok-An, Inventaire provisoire des manuscrits du Cambodge. Première partie, Paris : École française d'Extrême-Orient, 2004.- XLIX-406 p.

[Ce premier volume de l'Inventaire provisoire des manuscrits du Cambodge recense l'ensemble des manuscrits subsistants dans les monastères de Phnom Penh et de la province de Kandal.  Il est le fruit d'un travail de terrain mené depuis 1990 par l'Ecole française d'Extrême-Orient pour localiser, restaurer, identifier, microfilmer et cataloguer les ouvrages traditionnels de la littérature khmère.]

-  Khoo, C. M. James : Art & Archaeology of Fu Nan, Pre-Khmer Kingdom of the Lower Mekong Valley, Bangkok, Orchid Press, 2003 : 163p.

 







Document pour nos internautes


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Estampage n. 311 de l'EFEO

Estampage d'une stèle  islamique trouvée sur le site angkorien de Phnom Bakeng en 1920.

Principales caractéristiques
:

. Matière : Grès clair.

. Dimension : 37 * 27 * 7.5 (cm).

. Provenance : Auvent  nord-est du site angkorien de Phnom Bakeng.

. Localisation : Musée national de Phnom-Penh (depuis 1920).

. Date et style : ?

. Inscription : Quatre lignes en caractères arabes.

Le texte

. La première ligne reproduit la formule pieuse liminaire de tout texte musulman : " Au nom d'Allah, le Clément, le Miséricordieux ".

. La deuxième ligne invoque la chahada (ou témoignage). Cette profession de foi de tout musulman souligne le dogme fondamental de l'unicité de Dieu et affirme que Muhammad est bien le Prophète par excellence, c'est à dire le dernier. Réciter la profession de foi est le premier acte du converti. C'est aussi la phrase rituelle qui accompagne toutes les grandes circonstances : " Il n'y a pas d'autre dieu qu'Allah et Muhammad est l'envoyé d'Allah ".

. La troisième ligne reproduit le 13° verset de la 61° sourate (chapitre) du Coran : " Aide venant d'Allah et victoire prochaine : et annonce la bonne nouvelle aux Croyants ".

. La quatrième ligne est illisible.

[sources : « La stèle arabe de Phnom bakhen », BEFEO,  1922 : 160-161 & Dossier de l'atelier de restauration, Musée national de Phnom-Penh, mars 1998 : 5.]

Les interrogations

Aucun indice sur la stèle (datation, inscriptions  événementielles) ne nous permet de présenter son historique. D'autant plus que cette stèle a été déplacée de son emplacement cultuel d'origine pour servir d'élément constitutif à une énorme ceinture de maçonnerie qui entoura le sanctuaire central de la pyramide du Phnom Bakeng.

Deux types d'interrogation se dévoilent :
 
1. Qui est (sont) le(s) commanditaire(s) de cette stèle ? Dans quelle circonstance cultuelle a-t-elle été façonnée ? Et, à quel moment ?

2. Comment   interpréter sa découverte dans une région historiquement peu imprégnée de présence musulmane mais qui abrite LA symbolique politico-religieuse du pays : Angkor ? L'itinéraire de la stèle porterait-il un message politique ou  marquerait-il une réaction religieuse dans un sens ou dans l’autre ?
 
A ces interrogations, il serait logique de relier la stèle à cette période unique de l'histoire khmère où un roi s'est converti à l'Islam et a régné durant seize ans sous le titre de sultan Ibrahim (1642-1658). Une logique qui reste toutefois confinée au stade de l'hypothèse: ni les chroniques royales khmères ni les sources occidentales (en particulier hollandaises) n'y font allusion.
De même, il est tout à fait plausible de reculer la datation de la stèle d'un siècle. En effet, le XVI°s est une période où les sources attestent de la présence de groupes musulmans dans le royaume (Malais et Chams convertis); un siècle où le Phnom Bakeng, haut lieu du pèlerinage bouddhique, subit des aménagements (restauration de 26 statues du Bouddha par un moine pèlerin thaï en 1583)

Quoi qu'il en soit, quatre-vingt cinq ans après sa découverte, tant qu'aucune expertise formelle n'aura été entreprise, cette fameuse stèle islamique du Phnom Bakeng gardera de son mystère. 


Réflexion sur la relation entre histoire académique et mémoire collective en Asie du Sud-Est : un bibliographie choisie.
 


1. Méthodologie de l’écriture de l’histoire en terres asiennes

 
- Khale, B.G., « The Theravada Buddhist view of History » in Journal of the American Oriental Society, LXXXV, 3, July-September 1965, p. 354-360.
 
- Rao, Narayana Velcheru ; Shulman, David ; Subrahmanyam, Sanjay, Textures du temps. Ecrire l’histoire en Inde, traduit de l’anglais par Marie Foucade, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, septembre 2004, 414 p.
 
- Thompson, Ashley, « Introductory Remarks between the Lines :Writing Histories of Middle Cambodia » in Barbara Watson Andaya(ed.) Other Pasts: Women, Gender and History in Early Modern Southeast Asia, Honolulu, Center for Southeast Asian Studies, 2000, p. 46-68.
 

2. Etude critique des sources de l’histoire de l’Asie du Sud-Est
 
- Forest, Alain & Mak, Phoeun, « Le temps d’Angkor dans les chroniques royales khmères » in Nguyên Thê Anh & Alain Forest (eds), Notes sur la culture et la religion en péninsule indochinoise, en hommage à Pierre-Bernard Lafont, Paris, L’Harmattan, Recherches Asiatiques, p. 77-106.
 
- Langlet, Philippe, L’ancienne historiographie d’Etat au Vietnam, EFEO, coll. de textes et documents sur l’Indochine, Paris, 2 vol. 1989-1990, 664 et 174 p.
 
- Vickery, Theodore, Michael, Cambodia after Angkor. The Chronical Evidence for the Fourteenth and Sixteenh Centuries. A dissertation Presented to the Faculty of the Graduate School of Yale University in Candidacy for the degree of Doctor of Philiosophy, Ann Arbor, University Microfilms International, 1978. 2 vol., 550 et 203 p.
 
3. Etude critique de l’orientation de l’histoire moderne de l’Asie du Sud-Est
 
- Lieberman, Victor, « Local Integration and Eurasian Analogies : Structuring Southeast Asian History”, in Modern Asian Studies, volume 27, 3, juillet 1993, p. 475-572.

- Népote, Jacques, « Pour une reconstruction de l'histoire du Cambodge », in ASEMI XV, 1-4, 1984. p. 69-101. 
 
- Subrahmanyam, Sanjay,  « Connected Histories : Notes towards a Reconfiguraton of Early Modern Eurasia » in Lieberman, Victor, (ed.) Beyond Binary Histories ; Re-imagining Eurasia to c. 1830, Ann Arbord, MI, 1999, p. 289-316.

 

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